vendredi 3 juin 2011

«Spéciation, catégorisation et contrastes de groupe» ou pourquoi le multiculturalisme est voué au chaos.

Cet article s'inspire du livre «The nurture assumption» de la spécialiste américaine en psychologie évolutionniste Judith Rich-Harris.


Nommer, classifier, étiqueter, ranger, diviser les gens et les objets en groupes est une activité constante de l'esprit humain. Notre cerveau est construit comme cela.
Il serait inefficace d'apprendre à appréhender individuellement chaque objet, chaque animal, chaque personne. Voilà pourquoi nous créons des catégories.

L'une des conséquences de la catégorisation est la tendance à considérer que les objets appartenant à une même catégorie sont plus semblables qu'ils ne sont en réalité, et, réciproquement, la tendance à considérer que les objets appartenant à des catégories différentes sont plus différents qu'ils ne le sont vraiment.

Lorsque des groupes humains se divisent, il y a de bonnes chances pour que les communautés qui en résultent deviennent ennemies. Comme l'a observé un anthropologue, « l'ennemi mortel d'un village est le groupe qui s'en est séparé récemment ».

Il ne faut pas grand chose pour susciter un esprit de groupe. Il est inutile d'éprouver une amitié de longue date pour les membres de son groupe et de l'hostilité pour les autres. Il est inutile d'avoir un territoire à disputer, ou de se distinguer par des caractéristiques physiques ou comportementales. Il est même inutile de connaître l'identité des membres de son groupe. Il n' est même pas nécessaire d'en connaître un seul ! Il suffit de savoir qu'on appartient à la même catégorie qu'eux. Les groupes n'ont pas besoin d'avoir une bonne raison de détester les autres groupes : ils sont « eux » et nous sommes « nous » ; c'est largement suffisant.

C'est une question d'auto-catégorisation. « Il semble, selon le psychologue Henri Tajfel, que la simple division en groupes suffise à déclencher des comportements discriminatoires ».

La spéciation est due à la scission d'une petite sous-population d'une espèce qui cesse de se croiser avec l'espèce parente, généralement en raison d'un éloignement géographique.
Chez les humains, l'hostilité entre groupes entraîne l'exacerbation de toutes les différences pré-existantes entre les groupes, ou la création de différences s'il n'y en avait pas au départ.
C'est l'hostilité qui nourrit les différences ! Pas le contraire.

Au cours des six derniers millions d'années – à l'exception de leur ultime frange –, nos ancêtres ont vécu dans des petits groupes nomades de chasseurs-cueilleurs. Ils ont survécu à un environnement rempli de dangers, dont le plus grave était celui que faisait peser sur eux le groupe ennemi.
La vie des chasseurs-cueilleurs dépendait davantage de la survie de leur groupe que de celle de leurs parents ; en effet, même si leurs parents mouraient, ils avaient une chance de survivre si leur groupe survivait. Le meilleur espoir de survivre était de devenir un membre précieux du groupe le plus vite possible et de la manière la plus convaincante possible. Une fois passé l'âge du sevrage, ils n'appartenaient plus seulement à leurs parents mais au groupe. Leurs perspectives d'avenir ne dépendaient pas de l'amour qu'ils pourraient inspirer à leurs parents, mais de leur faculté de s'entendre avec les autres membres du groupe – et, plus particulièrement, avec les membres de leur propre génération, les gens avec lesquels ils allaient passer le restant de leur vie.
L'esprit de l'enfant moderne, notre esprit, est le résultat de ces six millions d'années d'évolution.

Ainsi, l'estime de soi est fonction du statut dont on jouit à l'intérieur de son groupe. On se juge uniquement en se comparant à ses semblables, aux membres de son propre groupe.
Ainsi, nous savons aujourd'hui que l'estime de soi des enfants Afro-Américains est, en moyenne, égale à celles des autres enfants américains. Parce qu'ils ne se comparent pas aux Blancs, aux Latinos ou aux Asiatiques, mais uniquement aux autres Noirs. De même que les filles s'auto-évaluent par rapport aux autres filles, pas aux garçons ; les jeunes par rapport aux jeunes, pas aux vieux !

On considérera également que les hommes sont belliqueux ou indulgents, égoïstes ou altruistes, selon que l'on observera leur comportement vis-à-vis des membres de leur propre groupe ou par rapport à ceux d'un autre groupe.

Nous rejetons ce que nous redoutons, parce que nous n'aimons pas avoir peur. C'est un sentiment extrêmement désagréable.
Si on a peur de quelqu'un ou si on ne l'aime pas, on a envie d'être aussi différent de lui que possible. Les hommes – espèce éminemment adaptable – font preuve de trésors d'imagination pour se différencier des membres d'autres groupes.

Cette tendance à exagérer les différences entre deux catégories juxtaposées est la source de ce que la psychologie sociale nomme les contrastes de groupes.
Pour provoquer un effet de contraste de groupes, nous l'avons vu, il suffit juste de diviser les gens en deux groupes. Chaque groupe se considérera inévitablement comme différent de l'autre et, par voie de conséquence, la moindre différence initiale entre les deux groupes aura tendance à s'accentuer. Encore une fois : ce n'est pas la différence qui crée l'hostilité mais le contraire.

L'effet de contraste de groupe agit comme un coin ; il s'enfonce dans la moindre faille entre deux groupes – la différence la plus minime – et l'élargit. Ce genre d'effet se nourrit de notre tendance profonde à nous monter loyaux envers notre groupe ; « nous », c'est nous, on n'est pas comme « eux » et on ne veut surtout pas (beurk) être comme eux.

La catégorisation accentue les différences entre groupes humains tout en atténuant les différences à l'intérieur des groupes.
On appelle assimilation cette tendance des membres d'un même groupe à se ressembler de plus en plus au fil du temps.
La vie en groupe exige un certain conformisme, auquel la plupart se soumet volontiers. La pression sociale s'occupe des plus récalcitrants : « Le clou qui dépasse doit être enfoncé à coups de marteau » dit-on au Japon.

Au début des années 1950, le psychologue Salomon Asch, spécialiste des questions de société, a mené une série d'expériences sur le conformisme de groupe.
Lors d'une expérience typique, il rassemblait huit étudiants dans un laboratoire et leur annonçait qu'ils allaient participer à une étude sur les jugements perceptifs. En réalité, un seul étudiant servait vraiment de cobaye alors que les sept autres étaient des complices du chercheur.
Leur rôle consistait à s'asseoir autour de la table avec le « dindon » et d'émettre, le plus sérieusement du monde, des jugements perceptifs incorrects. Par exemple : lorsqu'une image de voiture verte était projetée les sept complices devaient affirmer que la voiture était de couleur rouge, et non verte. Ils ne devaient manifester ni surprise ni amusement lorsque les jugements émis par le sujet isolé contredisaient ce qu'on leur avait demandé de dire.

Les cobayes n'ont pas tous cédé à la tentation du conformisme ; en grande majorité, ils ont continué à donner des réponses correctes même devant sept avis contraires. L'objectif de ces expériences n'était pas de révéler que l'individu cède nécessairement à la menace d'une humiliation publique, mais de montrer qu'il préférera mettre en doute ce qu'il voit de ses propres yeux plutôt de que contester l'opinion unanime de ses pairs.
Le sujet cobaye n'accusait pas les autres de mentir (alors que c'est bien ce qu'ils faisaient !). Il mettait en doute sa propre perception. « Je me suis demandé si j'y voyais clair ! », ont déclaré plusieurs cobayes.

En l'absence d'un autre groupe différent, l'esprit de groupe s'affaiblit et l'auto-catégorisation glisse en direction du moi au détriment du nous.

Lorsque les distinctions entre groupes sont saillantes, l'hostilité risque davantage de se manifester.
Ainsi, en l'absence de facteurs de cohésion puissants, les grands groupes tendent à se diviser en groupes plus restreints.
A l'école par exemple, moins les classes sont nombreuses, moins les enfants ont tendance à former des petits groupes contrastés qui adoptent des attitudes antagonistes par rapport au travail scolaire. Les classes plus nombreuses éclatent plus facilement.

Le nombre compte ! En petit nombre, les élèves appartenant à une classe socio-économique, un pays d'origine ou un groupe ethnique différents seront assimilés ; mais s'ils sont assez nombreux pour former leur propre groupe, ils resteront différents et les effets de contraste accroîtront sans doute leurs différences.
C'est une question d'homogénéité qui permet de comprendre pourquoi il serait maladroit d'envoyer un grand nombre d'enfants défavorisés dans une école privée bourgeoise. Dès qu'ils seront suffisamment nombreux, ils formeront un groupe à part et conserveront (voire accentueront !) les comportements et les attitudes qu'ils avaient en arrivant.

Les effets de contraste de groupe fonctionnent comme les tapeculs : quand l'un monte, l'autre descend. Et le résultat est pire que neutre car il est plus facile de descendre que de monter.

Une fois divisés en groupes, il est extrêmement difficile de les réunir. Mieux vaut donc éviter les scissions.
Le meilleur moyen pour cela est de favoriser l'homogénéité des enfants.
Une autre solution serait de créer des groupes qui court-circuitent ceux des enfants en leur proposant des modes de division inoffensifs (Dauphins et Marsouins par exemple, plutôt que filles et garçons ou noirs et blancs, riches et pauvres). La ruse consiste à maintenir l'équilibre entre les catégories sociales afin qu'elles s'annulent mutuellement.
En cas d'échec, il reste un ultime recours pour mettre tout le monde d'accord : désigner un ennemi commun.
Les meneurs, les chefs peuvent aussi bien réunir les gens que les diviser.
Judith Rich-Harris pense que la tâche d'un enseignant n'est pas d'insister sur les différences culturelles entre élèves (les parents peuvent s'en charger) mais de les minimiser.
La mission d'un enseignant est de rassembler ses élèves autour d'un objectif commun.

On se surprend à rêver. Si seulement cette éminente intellectuelle pouvait inspirer notre Education nationale, mais aussi nos politiques d'immigration et, prolongeons le rêve, tous nos dirigeants occidentaux ...

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