« Je sens un livre à l'intérieur de moi. Un livre qui m'étrangle, un livre qui m'étouffe. » CLIC. Un flingue se braque, bien appuyé sur mon front. Et... BANG. Entre mes yeux.
C'est l'effet qu'a sur moi ce genre de phrase foudroyante.
Lorsque je tombe sur un telle citation - c'est plutôt elle qui me tombe dessus - j 'ai toujours besoin de plusieurs secondes pour m'en remettre. Les premières sont celles où je ne peux penser à rien. Comme un choc qui laisse hébété, hagard. Les autres, celles où je ne peux penser à rien d'autre. Accablé.
Pour qui n'est pas concerné, cela peut sembler dérisoire, exagéré voire ridicule. Pour celui qui a la conviction que sa vie même dépend de l'écriture, cette phrase siffle comme une balle. On se sent démasqué par un anonyme. Mis à nu devant une foule qui ne vous voit pas.
Happé, je saisis cette vieille revue littéraire négligemment ouverte et cornée, qui dépasse sous une pile de magazines féminins. La salle d'attente du dentiste est vide. Je dois en savoir plus.
La responsable de ces mots se nomme Alejandra Pizarnik.
Jamais entendu parler. Mais je sais déjà que c'est un génie.
Il est des êtres pour qui écrire, ne serait-ce qu'un seul livre, s'impose comme une obligation impérieuse. Une tentative de donner un sens à la souffrance. Un devoir qui vous tourmentera inlassablement tant que vous ne l'aurez pas accompli.
C'est une voix sombre et caverneuse qui tonne depuis les ténèbres de votre esprit et vous met en garde : si vous ne consentez pas à vous y soumettre, vous ne trouverez jamais la paix.
Inutile d'essayer de l'expliquer aux profanes car cela relève de l'irrationnel. Comme un corps étranger que votre organisme cherche à rejeter de toutes ses forces. S'il ne parvient pas à l'expulser, il mourra. Il le sait.
Je crois sincèrement que des millions de personnes se sont suicidées parce qu'elles n'ont pas pu ou su écrire un livre. Sans jamais le savoir.
Dans la vie des autres, le seul exemple qui me paraisse équivalent est celui de ces femmes qui affirment que si elles n'ont pas d'enfant, leur vie ne sera pas digne d'être vécue. Qu'une vie sans enfant n'est pas une vie. C'est le néant. Inutile d'essayer de les en dissuader : elles en portent l'intime certitude au plus profond de leur chair et de leur âme.
Je me penche un peu plus sur l'article, avide.
« J'ai découvert que quand je ne suis pas angoissée, je ne suis pas. » Plus de doute possible. « Si n'était la douleur, mon monde intérieur ressemblerait à l'une de ces femmes quelconques qui bâillent le matin dans le bus, apprêtées pour aller au bureau. », s'acharne-t-elle.
Cette jeune Alejandra fait donc bien partie de « ma race ». Celle des ces êtres maudits qui sont tiraillés entre la littérature et la mort.
De ceux qui savent ce qu'il en coûte d'extirper à vif des lambeaux sanguinolents de son intimité.
J'accueille toujours avec un petit rictus agacé les questions sur mon travail (car ça n'en est un) d'écriture. « C'est vrai que tu écris un livre ? »... Un court soupir. « Ecrire un livre » : c'est si léger. La phrase est courte, simple, fluide.
Mais bon Dieu, je n'écris pas un livre : je m'accouche aux forceps depuis des années ! Seul, effrayé et épuisé, je n'en finis pas d'engendrer un monstre.
Aussitôt rentré, je me précipite sur mon ordinateur et pousse mes investigations sur internet. J'y apprends qu'Alejandra Pizarnik était une jeune écrivaine et poétesse argentine, née et morte à Buenos Aires. Elle était la fille d'immigrés juifs de Russie et a écrit plus d'une douzaine d'ouvrages : nouvelles, carnets et poèmes. Elle a également séjourné à Paris et à New York. Je souris amèrement à la vue de ce verbe « séjourner ». Je le connais bien. Sous ce terme romantique et bohème se cache d'indicibles souffrances masochistes que les êtres tels que nous s'infligent. « Séjourner » c'est s'imposer l'exil et se perdre dans des pays étrangers, loin de sa famille, loin de ses repères, loin de ses amis, loin de ses racines. Loin. Très loin. Ces « séjours » où l'on crève seul, errant comme un fantôme, jalonnent nos quêtes. Quêtes d'absolu et de compréhension, aussi sincères que vaines.
Je reste sur ma faim. Je veux tout savoir d'elle. J'en saurai probablement plus sur les sites hispanophones. En effet, j'y apprends qu'elle a eu une enfance très « compliquée » : elle parlait l'espagnol avec un fort accent d'Europe de l'Est et elle bégayait. Marquée à l'adolescence par de très gros problèmes d'acné, elle avait également une forte tendance à prendre du poids. Cela minait profondément son auto-estime. Un terme horrible dont je ne parviens pas à trouver d'équivalent acceptable. La perception qu'elle avait de son corps et la comparaison obsessionnelle avec sa sœur aggravèrent son état mental fragile et la poussèrent à consommer des amphétamines, probablement pour l'aider à perdre du poids. Vite dépendante, elle voulut en atténuer les effets avec des somnifères. Cette alternance la plongeait dans des longues périodes de cauchemars, d'euphorie et d'insomnie.
Alejandra a entamé - et jamais terminé - des études de lettres, de journalisme et de philosophie qui l'ont menée à la Sorbonne. Elle a fréquenté des artistes parisiens et argentins célèbres, se passionnait pour la psychanalyse et a plusieurs fois été internée dans des hôpitaux psychiatriques. Voilà, en vrac, tout ce que j'ai pu apprendre.
Sa vie entière s'est consumée en une interminable et pathétique quête.
Une quête angoissée du langage qui ne laisse aucun répit et qui « me cause tant de souffrances » comme l'écrit Alejandra. Cette quête dont on sait de quoi d'emblée, instinctivement, de quoi elle va nous priver : de l'amour avant tout, qu'elle rend impossible.
Parce que l'écriture nous plonge dans une solitude que l'on parvient à peine à surmonter... parfois. Et qu'en nous obligeant à descendre toujours plus profondément dans les abysses de l'âme humaine, elle nous transforme en forçats de la mine. Quand on en remonte, on est tout souillé ; les mains, le corps et le visage noircis. Et en sortant du puits, tel un pauvre diable, on terrorise les braves gens autour.
L'amour, le couple, le quotidien du couple et ses distractions, le monde du travail, la carrière, la vie de famille, la stabilité et la sécurité à laquelle tout être humain aspire. Défendus !
Le devoir d'écriture, la quête du mot juste et la maîtrise de la langue, ainsi que toute la réflexion qu'ils exigent, vous interdisent tout ça. Aucune distraction n'est admise. Le prix qu'ils imposent est exorbitant.
« Le vide. Apollinaire conseillait, pour vaincre le vide, d'écrire un mot, puis un autre et un autre, jusqu'à ce que le vide se remplisse. » Alejandra Pizarnik avait couché cette phrase le 27 juin 1954. Une diva triste aurait chanté : « Elle venait d'avoir 18 ans. »
Le 25 septembre 1972, Alejandra, aussi désespérée que la diva, avale 50 comprimés de barbituriques "Seconal" qui la plongent dans une paix que je lui souhaite éternelle. Elle avait 36 ans.
Agota Kristof a écrit : « Je suis convaincue que tout être humain est là pour écrire un livre et rien d’autre. Celui qui n’écrira rien est un être perdu. Il n’est que passé sur la terre sans laisser de traces. »
J'avais 18 ans quand je l'ai lue. Et j'ai su qu'elle s'adressait à moi. J'en ai 36.
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